Curiosa comica

Le Théâtre de Bob

Gaston Velle
France / 1906 / 6:27

Le petit Bob met en scène ses jouets mécaniques dans une série de charmantes représentations.

Little Bob stages his mechanical toys in a series of charming performances.

Film restauré en 4K au laboratoire Hiventy par la Cinémathèque française en 2022, à partir de deux copies nitrates 35 mm incomplètes et particulièrement dégradées, l'une peinte à la main issue de ses collections (intitulée « Soirée enfantine ») et l'autre en noir et blanc, conservée au CNC. La restauration numérique a fait l'objet d'une sauvegarde argentique. La réalisation du film a été pendant longtemps attribuée à Segundo de Chomón. Les dernières recherches prouvent que Chomón n'était pas encore à Paris pendant la réalisation du film (printemps 1906). Certains historiens (Jean-Claude Seguin, Ricardo Reddi) soutiennent que le réalisateur et créateur des effets spéciaux est Gaston Velle.


Séraphin Fernand Martin (1849-1919) fonde en 1880 sa fabrique de jouets dans le quartier de Ménilmontant. Les thèmes reproduits sont inspirés de la vie quotidienne, des événements politiques, de l'actualité scientifique ou culturelle. Mécanicien inventif, il conçoit des dispositifs ingénieux, souvent brevetés. Les premiers mécanismes sont simples. Ils sont entraînés par un élastique qu'il faut torsader, ou un volant d'inertie lancé à l'aide d'une ficelle. Fernand Martin intègre rapidement des mécanismes plus sophistiqués, avec engrenages à pignons, vilebrequins, bielles et régulateurs. Ces jouets reproduisent de manière étonnante des gestes précis, efficaces et souvent cocasses.

Afin de maintenir des prix de vente très bas, les jouets sont réalisés dans de la tôle de fer-blanc et sont fabriqués en grande série. Pour optimiser leur vente, Fernand Martin installe un véritable réseau de camelots qui sillonnent la France.

Les nombreux personnages mis en scène dans Le Théâtre de Bob font partie d'une thématique chère à Fernand Martin, celle des petits métiers de la rue. Dès les premières secondes du film, le petit peuple immobile attend le choix du jeune metteur en scène. Le rideau se lève sur une rue très animée. Une portière passe de vigoureux coups de balai, une blanchisseuse frotte frénétiquement son linge. De nombreux personnages pressés traversent la scène : marchande d'oranges, homme-sandwich ou fort des Halles. Sur la gauche, un petit décrotteur nettoie les chaussures d'un élégant promeneur... Les gestes rapides et saccadés des petits acteurs sont dus aux accélérations soudaines du film, mais surtout au système mécanique. Le haut du corps est agité de droite à gauche. Les saccades sont imprimées à tout le corps et ainsi permettent au personnage d'avancer ou d'agir par à-coups.

Plus loin, autour d'une fontaine, un charcutier s'active sur son billot et un pochard tente désespérément de remplir son verre. Cette première partie est un très beau témoignage de ces métiers aujourd'hui disparus, comme les décrotteurs, rémouleurs, coltineurs.

L'artiste capillaire, personnage central d'une autre scène, astique furieusement le crâne de son client. Nous retrouvons le pochard qui vacille devant les figurants de cette comédie. Chaque scène est traversée par une voiture qui renverse consciencieusement les passants, avant d'achever la prestation ridicule d'une danseuse de cake-walk.

La scène finale nous amène au tribunal, où L'éminent avocat tape nerveusement son pupitre en agitant le Code civil, l'ordre est rétabli, le petit peuple mécanique peut se détendre.

Fernand Martin a-t-il vu ce film ? Si oui, on peut l'imaginer fort ému devant cet hommage si juste. Il aimait ses « bonshommes de Paris », témoins fidèles et parfois ironiques de son époque. Le Théâtre de Bob est une belle révérence : les jouets prennent vie, s'activent dans tous les sens, se perdent et nous enchantent.

Karine Alexandrian

Responsable des collections Mécanique du musée des Arts et Métiers (Paris)


Pour aller plus loin :

Voir aussi la vidéo de la conférence de Konrad Lorenz « La Magie des automates  » (Cinémathèque française, juin 2023)