Cécile Decugis

Une soirée perdue

Cécile Decugis
France / 1984 / 24:04
Avec Marie Bunel, Geoffrey Carey.

« Nancy, hôtel de Guise, le 25 novembre de l'an 1983. » Une jeune femme entre dans l'établissement après une longue journée de travail. Elle espère voir un film à la télévision, mais celle-ci est en panne. Il ne se passe rien de spécial – une soirée sans histoire. La jeune femme rencontre un jeune homme tranquille.

Film numérisé en 2018 par la Cinémathèque française au laboratoire Hiventy d'après une copie 16 mm d'époque conservée dans ses collections.


Au milieu des années 80, en parallèle de sa brillante carrière de monteuse, Cécile Decugis se mit à réaliser trois courts métrages en l'espace de deux ans, et tous autoproduits. Une soirée perdue sera le seul à bénéficier du soutien du Groupe de recherches et d'essais cinématographiques du CNC. Cécile Decugis, qui enseignait déjà occasionnellement aux étudiants de l'IDHEC, pourra compter sur le support de l'école, qui lui fournit alors quelques bobines de film noir et blanc 16 mm pour le tournage.

Son film est projeté dans plusieurs festivals (aux Rencontres de Prades, puis de Belfort en 1984) et connaît une timide diffusion en fin de soirée sur Antenne 2, en 1985. Le journaliste Yvan Audouard en parle alors comme d'un « chef-d'œuvre d'humour et d'amour. Le mariage le plus difficile à réussir. Mais le plus durable. » Et de poursuivre : « Il s'intitule Une Soirée perdue. Elle ne l'a pas été pour ceux qui se couchent tard... » (Le Canard enchaîné, 22 mai 1985)

Une soirée perdue est en effet un savant mélange de tout ce qui compose la « patte » Cécile Decugis. On retrouve sa même affection pour l'observation que dans son court métrage suivant, Edwige et l'amour. L'héroïne adopte la même position de souris discrète qui écoute les histoires autour d'elle. Marie Bunel, qui venait de tourner pour Claude Chabrol dans Le Sang des autres, y incarne une jeune scripte en déplacement à Nancy se refusant à rentrer auprès de son fiancé à Paris pour ne pas manquer la diffusion d'un film de Fritz Lang à la télévision. La cinéphilie est déjà au cœur de l'histoire et pourrait s'arrêter rapidement puisque, coup de malchance, le téléviseur de l'hôtel dans lequel elle est descendue est en panne. Mais pour Cécile Decugis, le cinéma trouve son intérêt dans sa possibilité de capturer la vie. Le divertissement tant attendu par l'héroïne se décale donc du poste de télévision au rez-de-chaussée de l'auberge qui accueille divers clients, dont les gestes et les comportements révèlent beaucoup de leur histoire et de leurs relations. Un couple se dispute dramatiquement avant de sortir en coulisses se réconcilier puis de reprendre place à table. Plus loin, un jeune garçon joue avec un avion allemand face à ses grands-parents déconcertés. Celle qui n'avait qu'une dizaine d'années pendant la Seconde Guerre mondiale évoque cette période à hauteur d'enfant, discrètement. Le repas terminé, l'héroïne quitte le spectacle et poursuit la rencontre entamée avec un Irlandais de passage dans la région. Celui-ci, incarné par Geoffrey Lawrence Carey (vu dans L'État des choses de Wim Wenders), s'étend longuement sur les deux guerres mondiales. On sent ainsi à de multiples reprises la préoccupation de la réalisatrice-scénariste pour ces événements meurtriers. Mais son ambivalence transparaît à travers la réponse de la jeune scripte : « Ça ne m'intéresse pas la guerre. Et puis c'est le passé. »

Cécile Decugis travaille sur ce film l'année où elle monte Les Nuits de la pleine lune d'Éric Rohmer, et il est vrai qu'il y a beaucoup d'échos avec ce film : l'indépendance de l'héroïne, l'ennui dans une chambre, les échanges ratés par téléphone. Mais c'est tout l'humour de la cinéaste qui transparaît ici. Ce qui aurait pu être une rencontre tendre entre les deux protagonistes se transforme en guet-apens : l'Irlandais, ayant accompagné l'héroïne dans sa chambre pour finir leurs verres, est contraint d'assister à l'interminable monologue du petit ami de cette dernière, lequel s'applique à lui résumer l'intégralité du film manqué à la télévision. Le cinéma fait ainsi à nouveau irruption dans cette soirée et ramène paradoxalement la jeune femme à la réalité.

Si le film se conclut sur le sentiment de gâchis de l'héroïne, Cécile Decugis révèle le contraire dans ce court métrage. Elle filme le quotidien comme une sorte de spectacle permanent, qui s'offre à celles et ceux qui prennent le temps de l'observer. Comme le dit le tenancier de l'hôtel : « Il n'y a que ça de vrai, les petites histoires ! »

Zoé Richard


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