Aurore noire

Vicenta

Musidora
France / 1919 / 19:16
Avec Musidora, Jean Guitry, Guiraud-Rivière.

Le prince Romano séduit Vicenta, serveuse dans une auberge minable. Elle s'échappe pour le rejoindre à Paris.

Fragment restauré en 2017 par la Cinémathèque française au laboratoire Hiventy, à partir d'un fragment d'un film considéré comme perdu (bobine 2 sur 5, copie nitrate teintée) issu de ses collections.


Au croisement de deux exotismes

« Ce pays-là possède l'attrait du changeant flux et reflux... Ce pays-là vous l'avez reconnu... c'est le Pays basque. » (Musidora, interviewée par Le Grand Tourisme en juin 1922)

Il ne reste aujourd'hui de Vicenta, film réalisé, produit et joué par Musidora que quelques traces dans la presse contemporaine, et un fragment de dix-neuf minutes conservé par la Cinémathèque française. L'énumération des fonctions de Musidora dans l'entreprise place déjà le film, tourné en 1919, dans la catégorie des ouvrages nés de la volonté d'une autrice investie totalement dans cette mise en œuvre. Tout comme Pour Don Carlos, entrepris quelques mois plus tard en 1921, Musidora s'approprie totalement son œuvre : « Je l'ai élevée pendant une année, je l'ai façonnée, couvée, dorlotée, imaginée. Je n'ai plus fait qu'un avec elle. J'avais créé l'âme de Vicenta, mais pour la faire vivre, je me devais de lui donner mon physique. Les enfants ressemblent si souvent à leur mère. » L'une de ces parcelles d'âme réside dans l'ancrage du film au Pays basque, où Musidora souhaitait résider très régulièrement. Elle confia même en 1922 : « Je n'aime qu'un seul pays, dans lequel je voudrais vivre et vieillir parce qu'il représente pour moi un petit paradis, parce qu'il y a le soleil, et la pluie, et la montagne, et la mer et la rivière et les arbres, parce que c'est le trait d'union entre l'Espagne, qui est ma seconde patrie, et la France où je suis née. »

Vicenta sort en salles le 14 mai 1920, doté d'un métrage de 1440 m, ce qui représente approximativement 51 minutes. Le fragment aujourd'hui visible fait apparaître le principe constructif sur lequel repose le film : l'opposition de deux mondes entre lesquels est partagée l'héroïne interprétée par Musidora. Cette dualité dépasse le simple affrontement de la ville et de la campagne, de la modernité et du passéisme. Ce sont en fait deux exotismes qui rivalisent, l'un régionaliste, l'autre oriental, décoratif et culturel, qui fascine Vicenta et modèle ses rêves et ses aspirations. Le récit est, somme toute, très classique : une jeune fille de la campagne est séduite par un homme sans scrupule qui lui fait miroiter une vie facile et distrayante à Paris. Musidora va habiller cette banalité afin de donner naissance à une œuvre personnelle et originale. Vincenta, née au Pays basque, est élevée par un oncle cabaretier de village. Jeune fille solitaire, elle préfère se plonger dans les livres que fréquenter ses contemporains qu'elle méprise. Cette Emma Rouault du Sud-Ouest, elle aussi nourrie de romans et notamment d'un récit extrait des Mille et une nuits, « La princesse Badourah », croise, au hasard d'une panne de voiture sur une route de campagne, le prince Romano, aristocrate flamboyant mais désargenté. Vicenta est aimée par le contrebandier Morenito, homme décidé et farouche, entier et prêt à tout pour conquérir la jeune fille. Cependant, celle-ci s'enfuit vers Paris où le prince Romano lui offre une vie de luxe, alors qu'il doit, pour sauver sa situation financière, épouser la riche héritière d'un capitaine d'industrie. La bobine qui subsiste développe cette partie du récit articulé autour de l'opposition des deux univers traversés par l'héroïne : rusticité de la vie au Pays basque et vie raffinée et insouciante à Paris.

Musidora inscrit le début du récit à Urrugne, un village au cœur du Pays basque, dans la province du Labourd. Le choix de la petite cité rurale blottie au pied de la Rhune s'explique vraisemblablement par la diversité des paysages qu'elle offre et la richesse du bâti architectural. C'est effectivement une architecture caractéristique de l'une des sept provinces basques que la caméra de Musidora effleure. Des maisons à colombages dans leurs déclinaisons rurale ou urbaine, solides sur leur soubassement de pierre, ces extche, ou baserri (fermes), construisent un environnement, dépeignent l'univers originel de l'héroïne. La réalisatrice met en exergue un cadre, un terroir, mais sans jamais verser dans le folklore. Le fronton, pièce traditionnelle du village basque, n'est pas convoqué ; il aurait été inutile à la narration. Ce sont donc une terre et ses valeurs qui sont évoquées dans ces notations visuelles. De même, Musidora exploite avec discrétion le château d'Urtubie, vieille demeure solide, ancinne bâtisse primitive médiavale qui a su traverser les siècles. Elle sert de havre à Romano en quête de cette solidité qui le fuit en même temps que l'argent. D'autres traces de l'histoire ancestrale du village sont évoquées avec la présence à l'image de la mairie d'Urrugne, bâtisse aux fondations de pierre et à la façade à pans de bois élevée au XVIIe siècle. Cette implantation à Urrugne donne aussi l'occasion à Musidora d'évoquer la Corniche, cette partie de la côte basque, environ sept kilomètres en flysch, et qui se délite sous les assauts de l'océan et des vents. Elle offre un territoire d'élection aux tourments de Morenito, dévoré par l'inquiétude et la jalousie. Cette terre tire aussi sa force du travail des hommes qui la transforment. Le char à bœufs et les champs de maïs, entraperçus au bord de la route le long de laquelle Vicenta fuit à grande vitesse dans la voiture du prince Romano, sont autant de marqueurs de cette vie de labeur où la richesse vient du travail et non de l'affairisme, ou d'un contrat de mariage très avantageux comme le rêve Romano. Autre activité économique, moins honorable mais évoquée discrètement : la contrebande à laquelle se livre Morenito de l'un et l'autre côté de la Bidassoa, fleuve frontière le long duquel viennent s'achever la commune d'Urrugne et la France.

Plus anecdotique, quoique participant aussi à l'évocation de ce territoire : la discrète publicité pour le « Baume des Pyrénées » sur le mur du champ qui borde la maison de Vicenta. Cette pommade fut mise au point par Félix Campan, pharmacien à Bayonne, observateur des pratiques des bergers des montagnes pyrénéennes qui protégeaient les mamelles des brebis avec du baume du Pérou. À base de baumier d'Amérique du Sud, rapportée par les conquistadors au XVIe siècle, cette substance associée par le chimiste à de la vaseline et à de la paraffine liquide soigne les irritations cutanées dues aux brûlures ou aux engelures. À l'époque où Musidora tourne Vicenta, Campan commence la commercialisation de son baume, d'où la présence sur les murets du bocage basque de cette campagne publicitaire. Au cœur de cette province reculée, sur un simple mur de pierres, la modernité est donc présente. Le baume, métonymique de la terre basque, répare et apaise. Et pourtant, Vicenta fuit ce terroir aux valeurs fortes, incarnées dans un paysage partagé entre la solidité d'une ruralité laborieuse et la sauvagerie, la violence d'un océan qui peut se déchaîner. La conclusion du film est déjà en filigrane dans quelques-uns des plans de ce fragment.

À cet exotisme du Pays basque, Musidora oppose l'orientalisme de la vie sophistiquée offerte par Romano à Vicenta. Ce n'est pas Paris qui se découvre à la jeune fille, avec ses quartiers typiques et touristiques mais un Orient décoratif. Cette nouvelle atmosphère est mise en place par la référence à l'histoire de la princesse Badourah et de son époux le prince Karaman Al Zaman qui occupe les Nuits 223 à 228 des Mille et une nuits et qui berce l'imagination de Vicenta dès sa chambre aux murs blanchis à la chaux d'Urrugne. Par cette mention dans la lettre qu'elle fait parvenir à son oncle pour le rassurer après sa disparition, la jeune fille affirme sa différence : elle s'est donné pour modèle une princesse de l'Orient mythique, une princesse de contes, du conte le plus merveilleux de l'histoire de la littérature. Et c'est bien à une vie de princesse que ressemble celle de Vicenta installée par Romano. À la cotonnade solide de sa robe de paysanne succèdent le satin et la soie de ses déshabillés parisiens. Pas de table ni de chaises comme dans son humble chambre basque, mais des coussins, des tapis, des tentures et des bibelots rapportés semble-t-il d'un voyage en Chine et aux Indes. Éclectisme qui crée une ambiance raffinée, délicate. À cette préciosité s'ajoute l'opulence, puisque la petite paysanne a à son service une servante noire, tout droit venue d'un palais oriental, souvenir des palais des Mille et une nuits. Dans ce décor, elle trouve un écrin correspondant à la délicatesse qu'elle estime devoir être sienne. Pourtant ce monde d'apparence raffinée cache des sentiments beaucoup moins nobles. Le filmage de la séquence à l'Opéra est, par exemple, un révélateur subtil de la duplicité de ce monde d'apparences : d'un côté ou de l'autre d'une porte, on n'est pas le même. Ainsi, d'une tendresse affichée pour Vicenta, Romano passe à une énonciation vulgaire de leur relation : « Je suis avec une poule... sans intérêt. » Il faut entendre sans doute ici « intérêt » au sens financier du terme. Musidora laisse le spectateur construire sa propre interprétation de la séquence. Le prince n'est donc pas aussi grand seigneur qu'il y paraissait.

La fin de la bobine, qui est pour nous la fin du film, ouvre le récit vers un autre genre romanesque, celui où les preux chevaliers partent reconquérir leur princesse, quitte à affronter des lieux et des obstacles inconnus. Ici, Morenito arrive gare d'Orléans, bien décidé à retrouver Vicenta et à la ramener au pays. Il la sauvera effectivement de la situation scabreuse dans laquelle Romano l'avait précipitée. Il l'accompagne dans l'élaboration d'une vengeance sans pitié à l'égard de celui qui a trahi cet amour romanesque et confiant qu'elle vouait au prince. C'est en effet la sauvagerie qui déferlera au Trianon pour le mariage de Romano et de sa riche héritière. Il y perdra la vie. Pour clore le film, Musidora fait ainsi surgir dans un univers policé pris dans les faux-semblants (il s'agit d'un bal masqué) la violence des lois ancestrales que régit le code de l'honneur, bafoué par ce Prince de décor qui piétina l'amour de Vicenta.

Tout comme Emma Rouault, Vicenta s'est laissé séduire par des chimères littéraires que seule la mort apaisera. Suicide d'un côté, meurtre du traître de l'autre, les deux femmes reprennent la maîtrise de leur vie. Que retrouve-t-on de Musidora dans Vicenta ? Ni la rêveuse farouche du Pays basque, ni l'énamourée enfermée dans une cage dorée ne correspondent à l'image que nous donne d'elle-même la réalisatrice. Pourtant, celle-ci déclare : « Vicenta, c'est mon enfant. » La réponse repose sans doute au sein des images manquantes. La tragédie qui clôt le film traduit certainement davantage le caractère entier et indépendant de Musidora que les 330 mètres évoqués ici. Ceux-ci se nourrissent des cultures grâce auxquelles elle a construit sa sensibilité et l'esthétique à l'œuvre dans sa création. Certes, l'enfant ressemble à sa mère, mais il a emprunté sa propre voie et gagné son indépendance.

Béatrice de Pastre


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