Festival de la Cinémathèque 2025

La Leggenda di Pierrette

Gero Zambuto
Italie / 1916 / 16:15 / Intertitres français
Avec Helena Makowska, Vasco Creti, Giulio Del Torre.
Accompagnement musical par Léon Rousseau (création originale).

Pierrot et Pierrette s'aiment. Se promenant dans la campagne, Pierrette aperçoit un groupe de jeunes citadins. Elle leur vend ses fleurs. L'un des hommes tombe amoureux d'elle et lui fait une cour assidue, à laquelle elle n'est pas insensible... Pauvre Pierrot !

Fragment de 282 m correspondant à la première partie du film (longueur originale de 1 102 m). Restauration 4K menée en 2025 au laboratoire l'Image retrouvée par la Cinémathèque française à partir d'une copie nitrate 35 mm teintée et virée, incomplète et endommagée, conservée dans ses collections. En coopération avec le projet de recherche universitaire italien RevIS (Revisualizing Italian Silentscapes, 1896-1922). Remerciements à Léon Rousseau.


Du film en trois parties, réalisé par Gero Zambuto pour Ambrosio Film (Turin), il ne reste que la première bobine, d'autant plus précieuse que, si de nombreux films furent consacrés à Pierrot (quatorze, rien qu'en Italie, pour la période muette), celui-ci est le seul exemple italien survivant consacré à sa copine Pierrette. La copie conservée à la Cinémathèque française (avec intertitres français) est probablement postérieure à la distribution italienne, comme le révèlent les indications en marge de la pellicule des cartons (datant de la fin des années 1920).

C'est l'histoire de Pierrette (Helena Makowska), qui aime un Pierrot sans le sou (Vasco Creti). Ils sont censés se marier... mais Pierrette cède à la cour d'un riche prétendant (Giulio Del Torre), brisant ainsi le cœur et les serments du pauvre Pierrot. Le choix de Pierrette se révèle cependant mauvais et, quand elle tombe malade de la tuberculose, « pour mourir, elle doit retourner auprès de Pierrot, à qui reste comme seul rayon de joie, dans la sombre solitude qui l'afflige, l'enfant né de son amour malheureux », écrivait un critique dans les pages de La vita cinematografica en 1917. En effet, une des dernières images de la bobine restaurée montre en gros plan (teinté en rose) une abeille qui se pose sur une fleur, juste après un plan moyen de nuit où le séducteur grimpe à la fenêtre pour embrasser Pierrette : voici suggérée la paternité de l'enfant que Pierrot accueillera comme un fils.

Dans la vision moralisatrice de l'époque, le destin a donc puni Pierrette avec la mort, lui faisant payer ses péchés... mais elle a aussi laissé à Pierrot le « fardeau » d'un fils dont il n'est pas le père. Le pauvre Pierrot est donc une double victime : trahi par Pierrette, il doit même prendre en charge les conséquences de cette trahison. Bon cœur de Pierrot ou cruelle moquerie du destin ? Peut-être les deux. Quelles que soient les conclusions que l'on peut tirer de ces réflexions, le plaisir des couleurs magnifiques du film (teintage et virage) restaurées dans leur splendeur d'origine, reste entier. La musique « pour quatre mandolines et un vieux piano » spécialement composée et jouée par Léon Rousseau, accompagne délicatement les images. Sans les submerger, elle suggère une veine mélancolique qui préfigure la fin dramatique au milieu de l'idylle, lorsque de jeunes nymphes ornées de guirlandes de feuilles apparaissent en superposition, pour accompagner Pierrot et sa bien-aimée Pierrette dans une promenade à travers les suggestives vallées de Lanzo. Plus loin, dans la séquence du pique-nique à la campagne au cours de laquelle Pierrette rencontre son séducteur, la composition du plan rappelle celle des nombreux tableaux impressionnistes consacrés au thème du déjeuner sur l'herbe, comme la célèbre version peinte par Claude Monet (1865) ou celle d'Auguste Renoir (1893), précisant ainsi les hautes aspirations artistiques de cette production. Les critiques ne restent pas insensibles, comme on peut lire dans L'arte muta en 1917 : « Le public a pu comprendre la délicatesse de ce film, beau comme un [chef-d'œuvre au] ciseau de Benvenuto Cellini, et l'art et la beauté de l'actrice russe (sic), fragile comme une tanagra ».

En comparant les autres titres « pierrotiques » du cinéma muet italien, il est intéressant de souligner un débat de genres entre eux. Dans Histoire d'un Pierrot (Baldassarre Negroni, 1914) comme dans L'Anello di Pierrot (Eduardo Bencivenga, 1917), c'est le protagoniste (joué par une actrice en travesti) qui abandonne Pierrette pour s'amuser, et ce n'est qu'à la fin qu'il reprend ses esprits et commence à s'occuper de sa femme et de sa progéniture. Au contraire, dans La Désillusion de Pierrot (Il Disinganno di Pierrot, Ugo Falena, 1915) et dans La Leggenda di Pierrette, c'est cette dernière qui quitte Pierrot pour un prétendant plus riche, pour finalement changer d'avis quand il est désormais trop tard. Ce qui distingue aussi ces deux derniers récits, c'est la fin : dans le premier cas, le protagoniste masculin (joué par Stacia Napierkowska en travesti) meurt après une réconciliation tardive avec sa « Pierrette », Rosetta (Liliana Clement) ; au contraire, dans La Leggenda di Pierrette, c'est cette dernière qui meurt, laissant Pierrot (cette fois interprété par un acteur) avec les conséquences de sa « faute ». Notre Pierrot, filmé par Zambuto, montre le même bon cœur de celui représenté par Bencivenga l'année suivante.

Pour finir, évoquons le jeu de cette Leggenda di Pierrette : la gestuelle assez hyperbolique des interprètes, qui de temps en temps jettent un coup d'œil vers la caméra ou entament une danse pour déambuler, inscrit le film dans la tradition du cinéma muet italien du genre « pierrotique », pour la plupart fidèle à celui du ballet-pantomime. Toutefois, les couleurs magnifiques et la photographie de Luigi Fiorio en font un exemple tout à fait unique.

Elisa Uffreduzzi

Elisa Uffreduzzi est docteure en cinéma, spécialiste de la danse dans le cinéma muet italien. Elle collabore au projet de recherche RevIS (Revisualizing Italian Silentscapes, 1896-1922) ; elle a été en charge du projet W.I.S.S.PE.R. (Women's Impact on Silent Screen PErformance Reloaded) et a collaboré au projet Cinecensura (sur la censure dans le cinéma italien). Dernièrement, elle a publié Il buio oltre la siepe (Gremese, 2024), une étude sur le film de Robert Mulligan Du silence et des ombres.