Corée : vues de Séoul et du port de Chemulpo
Corée, années 1910 : vues documentaires tournées à Séoul, sur le site aujourd'hui détruit de Donuimun (la grande porte Ouest de la ville) et le port de Chemulpo, actuelle ville portuaire d'Incheon.
Korea, 1910s: documentary footage filmed in Seoul, at the now-destroyed site of Donuimun (the Great West Gate of the city), and the port of Chemulpo, present-day Incheon.
Restauration 4K menée en 2025 par la Cinémathèque française et les Archives coréennes du film (KOFA). Les travaux ont été effectués au laboratoire l'Image retrouvée à partir d'un négatif nitrate incomplet issu des collections de la Cinémathèque française. Des indications de teintages orange et orange clair étaient indiquées sur les amorces mais, sans copie de référence, il n'a pas été possible de restituer ces couleurs lors de la restauration.
Corée : vues de Séoul et du port de Chemulpo a été retrouvé dans les collections de la Cinémathèque française, sans titre ou mention d'un opérateur de prises de vues. Malgré des recherches poussées dans les catalogues et documents d'époque, il n'a pas été possible de retrouver la source de la production de ces prises de vues inédites, et peut-être inachevées. Ces images documentaires très rares auraient été tournées entre 1908 et 1911 par un opérateur professionnel. L'analyse du négatif original nitrate 35 mm a permis d'identifier des monuments très connus mais aujourd'hui disparus – tels que Donuimun, la grande porte Ouest de Séoul construite en 1396 et détruite en 1915 – et le port de Chemulpo (aujourd'hui Incheon). Les panoramiques exceptionnels révèlent les paysages portuaires et l'ensemble des activités de l'époque, comme le déchargement et le transport de marchandises, le stockage des matériaux, etc. Les travailleurs de tous âges vont et viennent chargés de bois et œuvrent à la construction d'infrastructures. L'opérateur s'attarde sur le port où l'horizon laisse deviner les bateaux au loin et la vie quotidienne très animée sur le quai.
Les inscriptions présentes sur les amorces du négatif ont donné de précieuses indications sur les lieux de tournage, mais il reste beaucoup d'incertitudes. En effet, il ne subsiste que quelques rares cartographies ou photographies partielles de ces endroits, de différentes périodes très espacées dans le temps. L'apparence des deux villes, de la mer et de la montagne ont énormément changé durant plus de cent ans d'urbanisation. Après quelques mois de recherches, l'analyse de l'architecture et des infrastructures portuaires a permis d'identifier plus précisément les lieux, ainsi que l'année de tournage approximative suivant leur date de construction, et d'apprécier l'immense valeur historique de ce film.
Le premier plan dévoile les quartiers de l'ouest de Séoul situés à l'extérieur de la muraille de Hanyang – ancien nom de la capitale –, vers le nord-ouest de la porte Donuimun. Les premières images du panoramique montrent un bâtiment d'architecture occidentale : le consulat d'Allemagne. Derrière celui-ci, au-delà d'une muraille, on aperçoit également un bout du palais royal Gyeongbok entouré des paysages montagneux de Bugak. La vue s'étend sur des quartiers à l'architecture traditionnelle – toits de tuiles ou en paille –, jusqu'au pied de la montagne Inwang, en passant notamment par un grand étang. Il s'agit de Soeji, « l'étang de l'Ouest », l'un des cinq étangs gérés par l'État aux alentours de Hanyang. Cet étang de forme rectangulaire a été construit en 1408, aménagement urbanistique ainsi que réserve d'eau contre les incendies ou la sécheresse. Tout en marquant l'entrée et la sortie de la capitale, il était orné de lotus, d'arbustes et de carpes. Il servait de lieu d'accueil, de rencontres et de loisirs, ouvert à tous les publics, avant d'être enseveli en 1928. Dans une partie dissimulée par la colline, on peut deviner les édifices de Cheongsukwan, théâtre de l'incident d'Imo, révolte des unités de l'armée coréenne en 1882, l'une des causes principales de l'effondrement de la dynastie Chosŏn.
Le second plan du film montre les déplacements incessants autour de la porte Donuimun, les commerces attenants, les rails de tramway. L'opérateur se trouve alors tout près de la gare de la grande porte de l'Ouest. Cette gare, nommée Gare de Séoul jusqu'à 1905, est un des lieux emblématiques du mouvement de résistance contre le colonialisme. La Corée, avant d'être annexée par le Japon en août 1910, a conduit un grand projet de modernisation urbain, entre autres en planifiant cette gare de trains et de trams comme axe central de connexion reliant les quartiers d'affaires de Séoul et le port international de Chemulpo.
Le film semble poursuivre son voyage en suivant la ligne ferroviaire de Séoul à Incheon. Cette ligne, inaugurée en 1899, proposait 9 allers-retours par jour (la durée du trajet était d'1h15 à 1h35 en 1910). Dans le troisième plan, l'opérateur se trouve près de la gare d'Incheon. Le panoramique remarquable d'environ 270°, combiné avec un travelling, dévoile l'île Wolmi de l'autre côté de la mer. Le pont ferroviaire de Wolmi, construit après la bataille de Chemulpo (guerre russo-japonaise en février 1904), a disparu vers 1911. Des postes de garde et des tas de bois et de marchandises longent le chemin à côté de la colline au sommet de laquelle se trouve le consulat du Royaume-Uni (hors cadre). Ce chemin mène à la partie du quai remblayée, nous permettant d'entrevoir au fond de l'image le côté sud du quartier japonais avec les immeubles de NYK Line (entreprise japonaise de transport maritime), les banques japonaises, etc.
Dans le quatrième plan, la caméra, de nouveau en face de l'île en plan plus rapproché, montre une jetée construite en bois sur une base de pierres. Dans le cinquième plan, l'opérateur se trouve à l'autre bout du port, montrant la mer à gauche de l'île Wolmi. C'est sur cette parcelle de mer qu'a eu lieu la bataille navale russo-japonaise. Le consulat du Royaume-Uni, hors champs dans le troisième plan, est alors visible en haut de la colline. Les premiers édifices des Douanes maritimes ont été érigés en bas de cette colline. Une bâtisse à l'architecture japonaise abrite l'Association des céréales d'Incheon, se trouvant à côté des entrepôts parallèles au quai littoral. Des gens plutôt aisés, portant le chapeau coréen traditionnel très coûteux à l'époque, semblent attendre un contrôle douanier, une négociation de prix ou un chargement de leurs marchandises céréalières.
Derrière les entrepôts de style russe, on peut apercevoir les quartiers étrangers qui relèvent des concessions internationales, stipulées par le traité avec la Chine, le Japon, le Royaume-Uni, les États-Unis, l'Allemagne, etc. La division des concessions, chacune marquée par un certain type d'architecture, servait aussi de moyen de régulation à un équilibre diplomatique et urbaniste entre les différents pays, jusqu'à son abolition en avril 1914. Avec son ouverture au commerce international en 1883, cette ville portuaire a acquis une grande importance géopolitique et économique. Après avoir gagné la bataille, les Japonais sont devenus de plus en plus nombreux et dominants. Les paysages architecturaux changeants donnent à voir l'évanescence de cet équilibre fragile.
Noémie Jean (chargée de restauration à la Cinémathèque française), Sun Jung Yeo (chercheuse associée à l'IRCAV, université Sorbonne-Nouvelle)