Avant-gardes et incunables

L'Autre vie

Jérôme Prieur
France / 2014 / 7:14
Avec Marie-Armelle Deguy (voix).

Une femme, une voix erre dans la nuit à la recherche d'un corps... À la manière d'un bref conte fantastique, une exploration des réserves du musée Grévin parmi les mannequins abandonnés et les visages oubliés des figures de cire.

Le film, réalisé à partir d'une séquence tournée en vue d'un long métrage documentaire qui devait s'intituler Un monde intermédiaire, n'a été montré qu'à deux occasions : au Fitzwilliam Museum de Cambridge dans le cadre de l'exposition « Silent Partners » conçue par Jane Munro puis au musée du Louvre lors des Journées internationales du film sur l'art dirigées par Pascale Raynaud.


Écrivain et cinéaste, chercheur de fantômes et du « parfum du passé qui flotte encore », Jérôme Prieur aime à arpenter les lieux de mémoire – ruines, champs de batailles, monuments aux morts, églises, musées – pour y questionner le statut et le sens des images et des objets, ainsi que le regard que nous portons sur ces traces du passé. Aussi, l'auditorium du Louvre a-t-il souvent constitué un écrin pour ses films, comme ce fut le cas pour la projection de L'Autre vie en 2015.

Le film pourrait se donner à voir comme un écho cinématographique de Rendez-vous dans une autre vie, essai dans lequel Jérôme Prieur questionnait le concept d'au-delà, demeure éternelle de ceux qui ne sont plus, et des lieux qui, ici-bas, y « guident » les vivants : ruines, armoires et autres cabinets de curiosités ou figures de cire, peuplés d'« objets-mémoire », « objets-charnières » faisant communiquer le passé et le présent. Certains auraient, selon lui, plus que d'autres, une âme, qui pourrait bien être le double transparent de chacun de nous.

C'est donc au pays des doubles, au cabinet des figures de cire, que le cinéaste s'introduit, suivant le conseil de Sergueï M. Eisenstein. « C'est la nuit qu'il faut aller au musée », encourageait en effet le cinéaste évoquant, dans ses Mémoires, les effets de l'obscurité sur les statues grecques de l'Ermitage qui semblaient « s'animer et flotter dans la lumière bleue » pendant le tournage d'Octobre, ou encore le désir de « communion, et comme la transmission d'une force surhumaine » exacerbé par la vision nocturne, à la lueur d'une allumette, des représentations sensuelles des anciens Mayas au musée de Chichén Itzá.

Depuis toujours fasciné par les fantasmagories et autres projections lumineuses, Jérôme Prieur ne résiste pas à l'expérience, s'inscrivant en cela dans une histoire du cinéma qui, de Paul Leni à Mark Lewis en passant par Alain Resnais ou Carlo L. Ragghianti, accorde, dans l'obscurité de la nuit, « aux apparences les plus gelées des choses et des êtres le plus grand bien avant la mort : la vie », comme le suggérait Jean Epstein. Les réserves du musée Grévin, plongées dans la pénombre et nimbées de la musique mystérieuse et envoûtante de Marc-Olivier Dupin, deviennent le théâtre insolite des errements d'une âme, incarnée par la voix éthérée de Marie-Armelle Deguy, en quête d'un corps.

Révélant, à la lumière d'une lampe-torche, des mannequins mis au rebut, inextricable amoncellement nu et anonyme de jambes orphelines, de torses manchots et de têtes décollées, Jérôme Prieur y fait surgir la vie grâce à de subtils jeux de lumière et effets de montage. Et, dans les pupilles de porcelaine qui ornent une dernière figure muette, dans « cette minuscule image au fond de ces yeux lourds », n'apercevons-nous pas enfin notre propre reflet, qui nous dépasse ?

En « chiffonnier de l'Histoire », tel Baudelaire ou Walter Benjamin, Jérôme Prieur poursuit, avec L'Autre vie, sa collecte de « rebuts à rêver », d'artefacts abandonnés, d'objets négligés et anodins, de « portraits de pacotille ». Car, reliques d'un autre monde, survivants de nos vies antérieures, ils contribuent à ce que « le passé nous atteigne, nous inquiète... nous regarde. Au présent ».

Pascale Raynaud (responsable de la programmation cinéma au musée du Louvre)


Pour aller plus loin :

  • Rendez-vous dans une autre vie, Paris, Seuil, 2010
  • Vivement le cinéma, 2011 (film)
  • Lanterne magique. Avant le cinéma, Paris, Fario, 2021
  • Où est passé le passé. Traces, archives, images, Paris, La Bibliothèque, 2022
  • Les Sentinelles de l'oubli (Mélisande Films, 2023, 84')