Le Rêve d'Abel Gance
« We are like the dreamer who dreams, and then lives inside the dream... But, who is the dreamer? [Nous sommes comme le rêveur, qui rêve et se retrouve ensuite à vivre à l'intérieur du rêve... Mais qui est le rêveur ?] », Twin Peaks:The Return (David Lynch, 2017)
De qui est le rêve dans lequel nous sommes pris ? Celui du cinéaste Abel Gance, assurément, dont nombre de projets sont restés à l'état de rêves, de plans inachevés. C'est que Gance rêvait grand le futur de son art, sous une forme totale, affranchie de son dispositif, avec des images libérées de l'écran, envahissant toutes les surfaces. À moins qu'un rêveur ne rêve les rêves de Gance ? Le réalisateur et chercheur Érik Bullot sonde les virtualités, les en-deçà et au-delà des films : objets sans images, incomplets, performés... autant d'interfaces qui invitent à imaginer, à travers les manques et les suggestions. Son roman-photo en noir et blanc déploie des visions d'un passé possible qui valent comme images d'un rêve (nocturne), images de rêve (fabuleuses), images rêvées (fantasmées). Des indices parasitent la perception : grésillements, perspectives aberrantes, temps discontinu. Si bien que le songe paraît « synthétique », « artificiel », produit d'une machine. Les appareils – du cinéma à l'IA – semblent se rêver eux-mêmes. Les anciens laboratoires deviennent photo-alchimiques, les studios s'éclairent de vitraux électriques, l'écran s'étend aux cieux. Humains et machines rêvent en réseau, à la façon de ces cristaux et lacis filamenteux qui entrelacent les plans de ce film, collectant ses vraies-fausses archives, en un miroir connecté à nos imaginaires. La vie onirique n'est pas solitaire.
Élodie Tamayo
Le mot du réalisateur
À la lecture des prophéties et des manifestes d'Abel Gance, l'IA générative n'est pas sans apparaître en filigrane, rappelant ses inventions : triple écran, perspective sonore, polyvision. Gance appelait de ses vœux un cinéma capable de « sortir de ses yeux », de se transformer et d'échapper à son propre dispositif. Plutôt que de voir dans la technologie contemporaine le simple accomplissement de ses vœux, l'intelligence artificielle est utilisée ici comme un instrument critique : non pour produire des images nouvelles, mais pour interroger les conditions mêmes de leur apparition et de leur circulation. Dans un contexte où ces technologies sont largement captées par des logiques industrielles et extractives, il m'a semblé nécessaire d'en déplacer l'usage vers un terrain expérimental, incertain, parfois défaillant, échappant au seul champ de l'industrie et attentif à leur dimension paradoxalement utopique.
Érik Bullot
Pour aller plus loin :
- Texte d'Élodie Tamayo à l'occasion de l'exposition aux Tanneries en 2025 : https://www.lestanneries.fr/wp-content/uploads/2025/01/Erik_Bullot_Elodie_Tamayo_Voyages_en_kaleidoscope_affiche_programme_web.pdf
- Sur l'utilisation de l'IA dans le processus créatif, 2025, l'Odyssée de l'IA, Élodie Hachet : https://www.univ-paris8.fr/2025-l-Odyssee-de-l-IA-Representation-et-usage-de-l-IA-au-cinema