Quand je serai jeune
Mai 68. Pendant que, dehors, on manifeste, un homme achève le montage de Baisers volés.
Remerciements particuliers à Yann Dedet.
Le mot du réalisateur
Le temps du noir ou le noir du temps (naissance au forceps de Quand je serai jeune)
J'entends encore sa voix, lançant ce qui allait être le trajet secret de Double messieurs, son ton à la fois grondeur et joyeux, paré de cette distance qu'imageait, dans la fausse naïveté confondante des cours de récréation, les projets simplistes de films qui allaient plus tard ressurgir dans des scénarios tordus. Qui eux-mêmes monteraient en épingle le petit théâtre que se jouent des personnages pas si inventés que ça : « On va leur donner une bonne petite leçon ! »... appuyant bien sur petite jusqu'à le rendre peu crédible. En feignant d'amenuiser, le but de Stévenin, éternel gamin comme tous les cinéastes dignes de ce nom (ceux qui ont perdu la gaminerie se sont eux-mêmes perdus), était de faire plus peur encore : ne crois pas que c'est du jeu, mec, je parle de sérieux.
En sortant du montage de son film, Passe montagne, comme pendant l'éclosion des films dont j'assistais à la construction, tentant d'y planter quelques clous ou d'y raboter quelques planches, je rêvais moi aussi, comme le Stève, comme François T., comme Dušan M., comme Maurice P., de faire un film. Je n'aurais jamais rien fait sans eux, et la mort de Truffaut a été le déclic. Je ne trouvais pas mieux que de refilmer la vie du travail vécu en baignant dans ce nouveau monde, apparu au sortir de l'adolescence et qui ne me quittait plus, la sculpture sur celluloïd. En l'occurrence je magnifiais, entre autres choses filmées dans ce court métrage, le règne de l'ellipse que j'avais appris de Stévenin, dont les nuits de l'hiver 78-79 se prolongeaient à ébaucher son style suspendu, taillant le déroulement de l'inéluctable dans les rubans de pellicule qui, malgré ses coupes sauvages, rendaient un récit en quelque sorte toujours continu malgré les trous qu'il y avait créés dans le temps réel, le rendant surréel. Car les collures du Stève, ces jointures, ces tenons, sauts hautement qualitatifs, étaient bien comme des plans en plus plutôt que des plans en moins.
Je fabriquais ce court métrage en prétendant à coups de tranches passées que je rajeunirais, tel les héros du Stève, marchant vers la quarantaine à reculons. C'est pour ainsi dire Jean-François qui écrivit la scène de montage, cent fois vécue, que nous avons rejouée devant la divine Moritone, l'antédiluvienne machine à monter, chargée des pellicules image et son.
Par ces deux éléments essentiels, ma mémoire revit un bon ratage, un de ces écueils qui font avancer : une séquence invisible de Passe montagne, pourtant tournée au Crêt de la Neige (Jura) par une nuit de lune. Nous espérions qu'une des deux blancheurs, la cristalline déposée sur Terre ou bien Séléné, s'auto-éclairant l'une l'autre, illuminerait les deux acteurs, les dessinant au minimum en ombres chinoises découpées sur la double pâleur, d'autant qu'un feu de sapins crépitant creusait un trou dans la neige et aspirait à être la troisième source de lumière – mais colorée celle-là –, qui ajouterait à la pellicule le rougeoiement bénéfique peignant le noir et blanc de la toile première. Hé bien, le croirez-vous, malgré la lune, malgré la neige, malgré le feu, rien sur la pellicule, RIEN ! Et de ce noir jaillirait pourtant la lumière du cinéma. Le Stève placerait, dans la salle de montage, une nuit sans lune mais avec inspiration diabolique, le son de la séquence – qui, lui, s'était bel et bien concrétisé – sur un trajet en voiture filmant la route enneigée au lever du jour, qu'il monterait dans le récit comme un coucher du jour.
C'était bien sûr le trajet du retour de ce tournage risqué au Crêt de la Neige, filmé avec rage dans le désespoir quotidien des tournages, ce temps que les enfants, apeurés par le prolongement de la nuit créatrice de cauchemars, appellent le noir.
Yann Dedet